Quels souvenirs garder du lycée? Qui n'a jamais rêvé de revenir à cette époque insouciante où les regards se
croisaient, les couples se formaient, les concours de danse un peu partout s'improvisaient?
Pour certains (voire la plupart) d'entre vous, ce temps-là n'est rien de moins que votre lot quotidien, un pain rance que vous ingurgitez
tant bien que mal, en rêvant tous d'avoir 16 ans pour pouvoir enfin sortir en boîte, d'avoir 18 ans pour pouvoir enfin passer le permis, ou d'avoir 21 ans pour pouvoir mourir contre un
platane.
Mais ceux qui en ont bel et bien terminé avec cette époque, qu'ils soient étudiants, voire pire, dans la vie active, en viennent souvent à
regretter ce temps béni, l'heure de nos premiers émois, de nos premières étreintes, de nos premières sodomies.
C'est donc dans cet état de joviale nostalgie que j'eus récemment l'occasion de fêter les 50 ans de mon lycée, dans une soirée où la
promotion de 1958 rencontrait celle de 2008. Des souvenirs, des rires et des larmes en perspective, donc...
A la différence de mes humbles amis, qui affichent ce soir-là la plus sceptique des moues sceptiques, je suis ravi de revoir mon lycée, d'en
franchir la porte, de revivre une fois de plus, aujourd'hui non sans ironie, la volonté irrascible de poser une bombe à l'endroit précis où la sonnerie se fait entendre.
A deux pas du portail, dans l'enceinte du lycée, mon enthousiasme ne va pas tarder à en prendre un coup,
alors que nous nous approchons d'un groupe d'enseignants, des visages qui pour la plupart d'entre eux ont bercé notre adolescence, de manière plus ou moins positive. Parmi eux, le documentaliste
du lycée, le plus apte de tous à me reconnaître, vu le nombre d'heures que j'ai pu passer au CDI, planqué dans les XIII, Lanfeust et Détective Conan (si, si!). A peine je lui souhaite le bonjour
que le voilà qui me rétorque:
_ Mais toi, tu n'étais pas au lycée...
Ca commence bien. En fin de compte, j'ai plutôt bien fait de lui voler ses codes de connexion internet de l'époque...
Le Doyen Du Lycée, "represents son tier-quar!"
Un peu plus loin, l'association des anciens élèves réclame 5 euros pour le buffet. Sans un sourire, les joyeuses représentantes de l'association encaissent notre argent, semblant pester contre le fait que de plus en plus de jeunes pointent le bout de leur nez. Ca c'est de la bonne logique associative, organiser un grand rassemblement archi-fédérateur, puis faire très peu de publicité pour l'évènement (un billet sur Copains d'Avant, relayé sur FaceBook), histoire de prier pour que le buffet prévu soit suffisant. Le seul hic, c'est que les vieux, souvent, ils ont pas FesseBouc...
Enfin dépossédés de notre argent, un tour du lycée purement commémoratif s'impose très vite... Certes, la
partie visible de l'iceberg (la devanture du lycée) ne nous a finalement pas décroché la moindre petite erection, puisqu'il nous est possible de l'apercevoir depuis l'extérieur de l'enceinte.
Mais il nous suffit de faire en quelques pas le tour du bâtiment principal pour tomber nez-à-nez avec le préau.
Oui, LE préau. Celui-là même qui vit en son temps les amitiés les plus improbables se former dans la plus parfaite hypocrisie... Celui-là
même qui apercevait, 10 minutes par jour durant, les fumeurs pré-pubères se ruer sur leur minuscule morceau de cigarette qu'ils avaient roulé tant bien que mal pendant l'heure précédente...
Celui-là même qui se moquait des toxicomanes indéfroquables et profiteurs invétérés en quête de la personne consacrée "bienfaiteur de la journée", puisque ce dernier répondait par l'affirmative à
la question: "T'as pas une roulée, vite fait?"... Enfin, celui-là même qui fut témoin des plus beaux "Faut qu'j'te parle", phrase meurtrière prononcée par une fille A à l'encontre d'un garçon B,
signifiant immanquablement la fin d'une relation amoureuse (si tant est qu'il y en ait eu une, de relation).
Au delà du préau, cinq petits chapitaux ont été dressés dans le but de rassembler les promotions par
décénnie. Ils connaitront un cuisant échec, puisque la quasi-totalité des personnes présentes préfèrera jouer les électrons libres par petits clans de trois ou quatre. Inutile de préciser que ces
clans seront constitués ni plus ni moins des personnes qui se sont rendus ensemble à cet anniversaire... Au final, seule la tente des promotions 1969 à 1978 aura été utilisée. Preuve est faite
qu'après 68, l'heure est à la Discipline.
La promotion 1830, terrifiée par les
djeunz...
Quand vient le moment de se rendre à l'intérieur pour profiter du buffet, la superficie plus restreinte de la salle semble davantage inciter
au mélange, et les occasions de croiser professeurs et élèves deviennent bien plus nombreuses. On prépare alors consciencieusement son texte:
_ Alors qu'est-ce que tu fais maintenant?
_ Bordeaux... 3ème Année d'Anglais...
_ Et ça te plaît?
_ Non.
_ Ah.
(silence)
_ Pour faire professeur d'anglais?
_ Non, pour faire journalisme.
_ Ah.
(silence)
_ Bon, ben, à toute à l'heure!
La promotion 2008. C'est autre chose!
Ce mélange est aussi l'occasion, chez les djeunz comme moi, de constater un phénomène plus qu'étrange, appelé "Elément FaceBook".
Imaginez que vous rencontriez une personne que vous avez accepté en tant qu'ami virtuel, ou à qui vous avez envoyé une invitation du
même type. Les retrouvailles, même si elles sont fugaces, se font dans la plus franche des convivialités. On échange des sourires, des souvenirs, des blagues, tout en restant inconsciemment
fidèles à l'image que l'on renvoyait à l'époque à cette même personne.
Maintenant, imaginez que vous renconctriez une personne que vous avez invité (toujours virtuellement) et qui n'a pas donné suite, ou alors
que vous avez préféré ignorer en vous remémorant combien il fut malsain pour votre équilibre de cotoyer des personnes si méprisantes et si imbues d'elles-mêmes. Si vous vous retrouvez nez-à-nez
avec ce genre de personne, la discussion sera exactement la même que celle décrite plus haut, mais les sourires seront différents, les souvenirs seront inexistants, les blagues seront
unilatérales... Et pendant qu'un oeil (nommé "oeil poli") quivra la conversation avec un intérêt totalement feint, l'autre oeil (celui-là appelé "oeil me-cassez-pas-les-couilles") cherchera une
porte de sortie à cette discussion horriblement hypocrite.
_ Je te laisse, il faut que j'aille recharger mon rasoir.
Heureusement que, pour que la soirée conserve une ambiance chaleureuse, l'association des anciens élèves a invité des "groupes de musiques"
(dixit l'invitation sur le net), à savoir deux Didjeys chaud comme la braise qui haranguent la foule à coups de Forbans et de Gilbert Montagné. Viens danser? Je peux pas, j'ai pas ma
caméra...
Plus tard, on aura droit à un fantastique "Compagnie Créole featuring L'Alarme A Incendie", puisque un individu irrespectueux du Patrimoine
Musical Français aura eu la bonne idée d'allumer sa clope au dessous du détecteur de fumée. Telle la madeleine de Proust, cette dernière mélodie m'aura instantanément ramené quelques années
auparavant, quand la direction nous faisait déserter l'internat, totalement nus, à 3 heures du matin, en hiver, puisqu'un jeune insomniaque tentait dans sa chambre d'utiliser son tabac comme
somnifère. Saloperie de Vietnam...
DJ Jean-Beauf assure
l'ambiance...
Entre la danse des canards et la fuite progressive des djeunz de tout poil en boâte de nuit, notre seule alternative est de partir à la
recherche des coins oubliés du lycée, histoire de s'imprégner de tout ce qui avait fait la saveur du lieu pour l'élève en quête d'aventures et de sensations fortes (ah, les catacombes, ces
couloirs souterrains qui s'étendaient dans la pénombre jusqu'à perte de vue...). Malheureusement, tous les accès sont fermés, bloqués, et à moins de jouer à MacGyver, il nous est impossible
d'apercevoir quoi que ce soit d'autre que le fameux bosquet à baise, ce fameux bosquet qui pue parce qu'il sent la baise.
Mais quand on prend la peine de chercher, on finit toujours par se rendre compte que la réponse espérée se
trouve pile-poil sous notre nez, à savoir tout près du dancefloor. Le gymnase nous ouvre donc ses portes, nous permettant de nous remémorer entre autres les batailles de poubelles pleines d'eau
dans les vestiaires. Frustrés de ne pouvoir réitérer l'un de nos exploits, nous nous rabattons sur les listes d'inscription en sport associatif, où de très nombreuses personnalités telles que Mel
Gibson ou le BioMan Rouge se sont d'ores et déjà engagé à pratiquer le foot et le rugby chaque mercredi après-midi.
Même la promotion des Oompa-Loompas est
présente!
Après cet épisode, un dernier coup d'oeil sur la piste de danse nous permet de constater que la fête touche à sa fin, n'en déplaise aux
Survivants de la Vibe, alias une petite poignée de profs en train de se trémousser mollement sur "Cette année-là" pour la troisième fois consécutive. Parmi ces quatre enseignants, on remarquera
la pauvre Mlle L, presque quadragénaire, pourtant débordante de gentillesse mais solitaire devant l'éternel, qui se dandine à une distance respectable de ses collègues masculins sans oser les
approcher, et tellement appliquée à éviter de franchir cette limite entre la retenue d'usage et la séduction timide qu'elle ne se rend pas compte qu'elle est désormais toute seule sur la
piste.
Et la voilà en train de s'écarter progressivement du centre de l'attention, pour se diriger à reculons vers le côté de la pièce, où les
autres enseignants se sont regroupés sur un banc de chaises. En leur tournant le dos, et en s'acroupissant par la même occasion au lieu de chercher de quoi s'assoir, celle-ci paraît être
ironiquement la gardienne de la meute professorale, prête à bondir en cas de l'approche trop ingénue d'un ancien lycéen inconscient.
Mais cette pauvre Mlle L donne aussi l'impression assez pathétique de ne pas vouloir gêner son entourage, comme si son existence même se
devait d'être justifiée auprès de ses semblables. On comprend mieux pourquoi trois personnes situées à ses côtés ont fini par se pencher sur son cas, en daignant enfin lui adresser la parole.
Ces derniers n'ont d'ailleurs pas été les seuls êtres sensibles à être touchés par ce triste tableau. Etant le témoin principal de cette
parfaite incarnation de la Solitude Sociale, je me devais d'agir au plus vite.
C'est pourquoi, je t'invite, toi, l'internaute solitaire, à lâcher ton sexe quelques petites secondes pour
secourir une âme en peine, celle d'une enseignante trop timide pour se libérer, trop malheureuse pour s'affirmer, mais trop innocente pour mourir. Ecris ci-joint ta plus belle lettre de soutien,
d'amitié, voire d'amour à l'attention de Mlle L.
Si 69 messages sont jugés recevables par ma sacro-sainte autorité, je m'engage d'une manière ou d'une autre à lui faire transmettre ton
humble prose, et ceci avant mon prochain retour événementiel dans ce cher lycée (date incluse).
Peut-être que l'un d'entre vous repartira avec un plat de moules séchées, qui sait?
Les Derniers Mots Gentils